En recevant les textes choisis par chacun des stagiaires, je pressentais déjà que ce stage serait sous le signe de l’intensité.
Nous avions rendez vous avec Hermione (Racine), Madame de Merteuil (Choderlos de Laclos), Une femme Juive (Brecht), Anna Politkovskaïa, et le marin de Gibraltar (Duras).
Des univers très différents, tous porteurs d’une intensité exceptionnelle.
Premier jour :
Rendez vous donné sur le lieu, Centre culturel de la providence, ancienne église rénovée du vieux Nice.
Un espace magnifique que j’ai l’intention d’utiliser pleinement.
Nous commençons par un échauffement tout en douceur, voix, respiration, concentration. Puis je les invite à déambuler dans cette chapelle, tout en commençant à dire leur texte, chacun pour soi, je leur laisse visiter l’espace. Progressivement je les incite à choisir un espace plus particulier qui deviendra le décor de leur travail.
Hermione (Laure) travaille sur et autour de l’autel, Anna (Chloé ), choisit des escaliers qui descendent vers une cave, Madame de Merteuil (Claire) investit un espace entre deux piliers, dont le centre est occupé par trois chaises et au dessus duquel trône un lustre aux nombreuses pampilles, Une femme Juive (Kim) décide d’habiter une alcôve, le marin de Gibraltar (Thierry), en voyageur, se déplace du balcon ou se trouvait l’orgue, à l’alcôve. Aucun d’entre eux ne choisit la scène. C’est quasiment toujours le cas quand on fait ce type d’exercices, comme la nécessité d’aller explorer autre chose.
Une fois leur choix fixé, je les laisse travailler, habiter cet espace comme ils en ont envie, je papillonne de l’un à l’autre, je donne des indices, des bribes de pistes, je veux les laisser le plus possible à la proposition, maître d’œuvre de leur propre défi.
En allant de l’un à l’autre, une émotion me saisit. Ce lieu est tellement beau, voir ces acteurs du jour, l’investir à quelque chose de magique.
Au bout d’un moment je propose de travailler avec chacun d’entre eux, à leur tour. Je commence avec Hermione, avec Laure donc. Laure est celle qui a le moins d’expérience. Elle a été mon élève à Paris durant une année, depuis, elle est partie vers d’autres aventures, mais nous gardons le contact, notamment à l’occasion des stages. C’est le type de personnes qui gagne à être connue, elle est pleine d’agréables surprises.
Je sais, parce qu’elle me l’a dit, que son défi, c’est de parvenir à lâcher prise. Je ne veux pas lui laisser de répit, je préfère la cueillir à chaud, ne pas lui laisser le temps de penser, de se comparer, de s’analyser. La consigne est de jouer son texte entièrement et de suivre ses envies, son feeling pour habiter l’espace de son choix, pour se mettre en scène. Je remarque qu’elle a choisit le lieu le moins neutre qui soit. L’autel nous situe indéniablement dans l’église, l’autel ici devient le lieu des prières d’Hermione mais aussi le lieu ou son amant va épouser sa rivale.
Au fond, il est surmonté d’une sculpture de la vierge, immense. La première difficulté c’est donc de ne pas être écrasée par son décor. Il faut l’habiter et l’utiliser pour se grandir au contraire, pour atteindre l’intensité requise. Après sa première prestation nous commençons à travailler. Je lui indique ma perception du rôle et l’invite à passer du recueillement à la supplique, de la fragilité à la puissance, je lui propose des images, un début de mise en scène, mais je ne pousse rien, ce n’est pas encore le moment. Là c’est le temps de l’apprivoisement. Le stagiaire apprivoise son texte, son espace, j’apprivoise le stagiaire.
Ensuite je travaille avec Chloé, je la connais bien, elle a été pendant cinq années mon élève quand j’enseignais à Nice. J’ai toujours eu beaucoup de plaisir à travailler avec elle. Chloé est une belle fille qui ne se la raconte pas, elle est franche. Elle a une belle présence sur scène.
Elle a choisi l’extrait d’un livre écrit par une journaliste Russe morte assassinée depuis. Elle y parle de l’inhumanité de la guerre en Tchétchénie notamment. C’est un texte bouleversant, violent.
Chloé est un peu perdue dans son escalier, elle sent qu’il y a quelque chose à faire sans trop parvenir à savoir quoi. Nous reprenons. Je lui indique que l’escalier symbolise de façon presque immédiate la descente aux enfers. Ainsi, la guerre, l’horreur est tout en bas. Nous, en haut nous sommes les représentants d’une vie normale, elle dans l’escalier, elle est la journaliste qui fait la charnière entre ces deux mondes. De là, tout s’éclaire. J’axe le travaille sur le corps.
Avec son expérience, Chloé parle juste, je n’ai pas grand-chose à lui dire quand à son phrasé, mais elle intellectualise, garde à distance, c’est le corps qui va lui permettre d’accéder au vivant, à l’émotion. L’escalier est le lieu du déséquilibre possible, nous jouons avec ça. Là encore je ne pousse pas, je la laisse s’habituer, intégrer, prendre possession.
J’enchaîne avec Claire qui à été trois ans mon élève à Nice. C’est une personne attachante, d’une grande humilité qui reflète un manque de confiance en elle. Belle jeune femme, émouvante et drôle, elle a fait une magnifique « yoyo » dans un air de famille qui a laissé un souvenir indélébile à tous ceux qui l’ont vu. Travailler madame de Merteuil c’est l’inciter à avoir confiance dans sa féminité, sa sensualité, sa séduction, c’est découvrir qu’elle peut jouer la femme fatale aussi bien que la femme enfant. Je remarque la position de ses mains qui reflète la sage jeune femme qu’elle est habituée à jouer. Je lui montre beaucoup, elle rougit parfois, elle rit beaucoup, nous rions de concert. Elle avance tout doucement sur le chemin de la sensualité et elle ne sait pas combien elle est magnifique.
C’est l’heure de la pause déjeuné, chacun va s’acheter de quoi manger, nous nous retrouvons sur le parvis. On échange sur nos impressions, sur notre joie à nous retrouver. Les stagiaires ne se connaissent pas tous entre eux, mais je connais assez bien chacun d’entre eux, si bien que je me sens presque en famille. Petit café pour certain, cigarette pour d’autres, puis c’est l’heure de reprendre le travail.
Après un échauffement court et dynamique, je travaille avec Thierry. Je l’ai connu alors qu’il était élève dans un de mes cours. Il était alors débutant. L’année suivante je partais à Paris et je n’ai donc pas eu l’occasion de retravailler avec lui. Thierry est discret et attentif, très concentré dans le travail. Il arrive au stage avec un texte sublime de Marguerite Duras qui lui tient à cœur, « Le marin de Gibraltar ». Je ne connaissais pas cette œuvre, je la découvre par lui.
Sa première proposition est … « Durassienne » C'est-à-dire qu’il connait si bien cette œuvre qu’il se laisse happer par elle, son respect l’empêche finalement d’y mettre la vie qui y palpite. Nous travaillons donc à cela. Chaque fois que je lui dis, ou montre, ce qui pourrait être, je vois son visage s’éclairer. J’aime ces moments ou je parviens à me faire entendre, comme une évidence. De la gravité nous accédons petit à petit à la légèreté, à la vie contenue (dans les deux sens du terme), dans le texte de Duras.
Je finis cette session de travaille avec Kim. Comme Chloé, Kim a travaillé avec moi pendant cinq ans. Elle était complètement débutante quand je l’ai connue. Dans la vie, elle a l’air toujours à l’aise, avenante, chaleureuse. Sur scène, elle se révèle pudique, rougissante. C’est toujours drôle et touchant à voir. Son défi ressemble à celui de Laure, lâché prise. Elle a choisi un texte très dramatique parce que jusqu’à présent, elle n’a eu l’occasion que de travailler sur des choses plutôt légères. Avec elle, je place le texte dans sa respiration, pour commencer. La respiration c’est souvent la clé de l’émotion. On pense que l’on doit penser à des choses terribles, on pense. Je me souviens de ma propre prof de théâtre qui me disait « ne pensez pas mademoiselle ». C’est vrai, il ne faut pas penser, il ne faut pas vouloir. Se concentrer sur sa respiration c’est rendre son corps disponible pour la traversée. L’émotion est une chose qui nous traverse, toujours. Comme pour les autres, je laisse les choses se mettre en place doucement.
Après ce travail, je les laisse à nouveau travailler seuls. Je les laisse retrouver les traces du travail, se les approprier. Je passe de l’un à l’autre, redonne quelques indications ici ou là. Par exemple, des astuces techniques pour Laure afin qu’elle ne se demande plus comment elle doit faire pour tomber au sol. Puis nous finissons la journée par un filage de chaque texte. C’est l’occasion de vérifier que le travail de la journée a bien été intégré.
Il reste un quart d’heure que nous consacrons au bilan, ou chacun échange sur ses impressions. Nous avons eu plaisir à nous retrouver pour ce travail. Nous nous quittons fatigués et contents. Je suis contente, de faire le constat qu’ils ont évolué depuis nos derniers travaux ensemble, de me rendre compte que je les connais bien mais que ça n’empêche jamais qu’ils me surprennent. Et aussi, bien sur, d’avoir senti leur plaisir à me retrouver. A demain.